sprkfv.net

titleLegendes

ПО-РУССКИ

Nelly KRAVETZ   (Traduction J.L.)

 

En lisant hier soir l'interview de Natalia Tikhonov avec la fille du compositeur Tikhon N. Khrennikov, Natalia Khrennikov, mon attention a été attirée par le passage suivant:

N.T. – Au plus fort de la perestroïka, Khrennikov fut accusé d'avoir suivi rigoureusement la ligne du régime soviétique en matière mélodique…
N. Khr. – Mon père n'a composé aucune œuvre qui fut en rapport avec le parti ou léninienne. Chez Prokofiev, il y en a plein, de même que chez Chostakovitch, En revanche, papa ne faisait et n'écrivait que la musique qu'il voulait. Une seule fois, Staline lui donna un ordre – d'où la "Marche des artilleurs" dans le film "La soir à six heures après la guerre…"

Honnêtement parlant, je ne sais même pas à quoi réagir le plus – à la déclaration de la journaliste ou à la réponse donnée par la fille du célèbre compositeur. Les deux citations se contre-disent.

On peut longtemps se perdre en conjectures sur ce qu'il faut comprendre par "la ligne du régime soviétique en matière mélodique…". Nos recherches n'ont mené à rien et il faut admettre qu'il s'agit ici tout simplement d'une suite de mots dénuée de sens.

Mais tout le monde ne pense pas comme ça. Nathalie Khrennikov voit en cette bêtise un "tour" joué en faveur de l'honneur de son père. Mais elle a abusé de sa force et tombe à faux. Comment pourrait-il en être autrement? A qui viendrait-il à l'idée de construire son argumentation sur une comparaison avec les coryphées de la musique russe que sont Prokofiev et Chostakovitch? En outre, les placer dans le monde des "léninistes et du parti" et les opposer à son père, l'artiste libre, ne créant que dans l'inspiration et seulement "ce qu'il veut"! Je n'ai rien à redire à l'œuvre de Tikhon N. Khrennikov. Mais, à mon étonnement, la fille connaît mal l'œuvre de son père si elle estime qu'il "n'a composé aucune œuvre qui fut en rapport avec le parti ou léninienne". Et qu'en est-il de son opéra "Dans la tempête" composé d'après la nouvelle de N. Virty, déjà en 1939? Une œuvre dont Wikipedia dit qu'elle fut "la première à avoir réussi l'expérience de mise en œuvre de thèmes révolutionnaires dans la musique". Un opéra dans lequel apparut, pour la première fois dans ce genre, le personnage de Lénine? La scène avec Lénine, selon les mots mêmes de Khrennikov, fut introduite sur le conseil de Samouil Samossouda "qui aimait de telles solutions inattendues, rehaussant l'attention générale – des feux d'artifice dans l'art". Il est tout à fait possible qu'il s'agisse d'un compromis accepté dans le but de protéger sa famille. Car on sait que deux frères de Khrennikov furent arrêtés en 1937 et condamnés pour agitation contre-révolutionnaire en vertu de l'article 58.10. Mais peut-être Khrennikov voulait-il faire plaisir à Staline qui célébrait alors son 60e anniversaire. De toute façon, les circonstances vues depuis notre époque ne sont pas tellement importantes. D'une façon ou d'une autre, il composa en rapport avec Lénine et le parti et il est ridicule de vouloir le nier.

En ce qui concerne Prokofiev qui en aurait composé "tout plein" (lisez: des productions léniniennes et en rapport avec le parti), madame Khrennikov va un peu vite en besogne. On le sait: "Qui trop se hâte n'avance pas" (dicton russe, quelque peu dans le sens de "Qui trop embrasse mal étreint). Sous "plein", elle parle de toute évidence de deux œuvres de Prokofiev – la Cantate à l'occasion du 20 anniversaire d'Octobre et "Zdravitsa" ("A sa santé!")

La Cantate pour le 20 anniversaire d'Octobre est composée sur des paroles de Marx, Lénine et Staline, mais pour paradoxal que cela soit, cette œuvre n'a rien à voir avec une quelconque commande du parti. L'idée du projet en remonte à 1932, alors qu'il se trouvait loin des frontières de l'Union soviétique, alors qu'il louait avec sa famille une villa dans le pittoresque village de Sainte-Maxime dans le sud de la France. Son retour définitif en Russie ne se situe que quatre ans plus tard. Tout le malheur était encore devant lui. Il s'agit d'une pure expérience, le premier dans l'histoire de la musique, brillant, insolent, typiquement 'prokofievien'.

Et cette expérience réussit à merveille. Se souvient-on de beaucoup d'exemple de musique géniale sur de tels textes qui ne se prêtent absolument pas au chant? Personnellement, je n'en connais qu'un. A propos, les leaders du parti ont mis cette œuvre au rebus n'y voyant qu'une moquerie des grands discours. Il y a quelque chose de vrai dans cette idée.

La 2e œuvre du genre, "Zdravitsa", a été composée en 1939 à l'occasion du 60e anniversaire de Staline. Néanmoins, le dessous idéologique ne l'a pas empêché d'être une des meilleures œuvres de Prokofiev. Rappelons ici la phrase prononcée par le grand Sviatoslav Richter: "C'est une sorte d'illumination, pas une composition.".

Tous ont écrit de la musique sur des thèmes liés au parti. L'un plus, l'autre moins. L'un y croyait dur comme fer, l'autre pour survivre. Les temps étaient ainsi. "C'était ainsi", disait lui-même Khrennikov dans le titre de son autobiographie. La différence est que la majorité de cette production a à tout jamais disparu dans les oubliettes. Certaines œuvres ayant résisté à l'épreuve du temps continuent d'animer les scènes de concert jusqu'à nos jours. Il est peu probable que Nathalie Khrennikov sache que son père a dit: "J'adorais Prokofiev et j'ai compris qu'il avait le droit suprême de pouvoir donner un jugement concernant la musique…"

 


L'interview en entier est ici

BACK

30 AUGUST 2012