sprkfv.net


 

9   Au programme de ce copieux récital : Sonate N°1, opus 1; Quatre études, opus 2; Quatre pièces, opus 3: Conte, Badinage, Marche, Fantôme; Quatre pièces, opus 4: Souvenir, Elan, Désespoir, Suggestion Diabolique; Dix pièces, opus 12 (dont Gavotte et Prélude); Sonate N°2, opus 14; Sarcasmes, opus 17.

10   Cinq mélodies sur des poèmes d'Anna Akhmatova.

 

Février

Mon concert à Saratov (au Conservatoire) était le 2 et celui de Moscou (du "Contemporain musical") le 5. J'ai failli ne pas partir: des tempêtes se déchaînaient sur le centre de la Russie avec de colossales chutes de neige et des retards de trains de 24 heures; en plus, on avait décidé une "semaine de ravitaillement" (en fait, deux) pour le transport de produits dans la capitale en supprimant tous les trains commodes. Ellie Kornelievna m'a trouvé un malheureux billet de seconde classe, ainsi j'ai quitté la ville le 30 janvier.
   A Saratov, mon passeport sanitaire ne me donnant pas l'autorisation de descendre à l'hôtel, j'ai habité chez Skvortsov, principale personnalité du Conservatoire, un jeune avocat talentueux, incroyablement vif, gymnaste, sportif, élégant et d'une compagnie des plus agréables. Je me suis promené le long de la Volga gelée, j'ai répété les oeuvres que je n'avaispas eu le temps de finir et joué de nouvelles mélodies de Rachmaninov, magnifiques. C'est à 9 heures qu'eut lieu mon premier récital et ma première apparition en province, si je ne compte pas le concert symphonique de Kiev [...]
   Surtout intéressé par le récital imminent de Moscou, je considérais plus Saratov comme une diversion. J'ai joué la 1ere Sonate, qui ouvrait le récital, avec un élan et un brio extrême, mais vers la fin, fatigué, je me suis souvenu brusquement qu'il y avait encore tout le vaste programme derrière
(9). Alors j'ai opté pour plus de modération: dans le tempo, l'expression, l'énergie. Puis ce fut l'Op.2. Dans la 1ère Sonate, je ne suis pas inquiet, mais à partir des Op. 2 et 3, si : c'est déjà du "modernisme". Pourtant l'Op.3 se déroule sans histoire et les Etudes ont un succès extraordinaire. Selon "le nouvel usage", je ne retourne pas saluer. Dans l'Op.4, Suggestion diabolique fait fureur, on hurle "bis", mais à nouveau je ne vais pas saluer pour autant. Je n'ai presque jamais joué Suggestion diabolique à cause de la difficulté de la pièce, mais cette fois, je l'ai dans les doigts. L'Op.12 - qui suit - remporte un succès insigne, la 2ème Sonate moins. Pendant Sarcasmes, il y a une légère rumeur dans la salle, un bruissement, un murmure perplexe. A la fin pourtant, on crie "bis", on réclame Suggestion diabolique. Enfin, en réponse aux appels du public, je retourne sur scène. Dans la salle, c'est un vrai tintamarre. Au balcon, on hurle: "Suggestion diabolique!", on frappe avec les chaises. Le succès est supérieur à celui de Saint-Pétersbourg. Je bisse Suggestion diabolique, Gavotte, Prélude. Une foule se presse dans la loge pour me demander des autographes sur les programmes ou sur des partitions de mes oeuvres.

   [...]

   Le lendemain de bonne heure, Prokofiev part pour Moscou. Le train accuse un très grand retard et met trente-six heures pour faire le trajet. A Moscou, Prokofiev est hébergé par Tatiana Nikolaievna Bachkirova, la soeur de son ami Boris Vérine.

 A mon concert, il y avait absolument tout le monde : Rachmaninov, Medtner, Koussevitzky, Kouper, Balmont, Maïakovski, Borovski, Igoumnov, Kochitz, en un mot, le tout Moscou musical. Il paraît qu'il y a longtemps que l'on n'avait pas vu ici un public pareil. On a poussé l'exagération jusqu'à dire qu'il n'y avait pas une seule chaise qui ne soit occupée par "quelqu'un". En conséquence de quoi mes chanteuses - Boutomo et Artiemieva - étaient tellement effrayées qu'elles ont gâché mes mélodies. En tout cas, elles n'ont pas brillé. Le Vilain petit canard et le charmant opus 27 (10), donné en création, ont néanmoins eu du succès. Dans l'ensemble, mes oeuvres ont été bien accueillies, mais sans l'enthousiasme deSaratov. A nouveau, je ne suis pas retourné saluer, moyennant quoi l'on m'a dit que l'on pouvait faire la leçon à Saratov, mais pas à Moscou. Je n'y suis pas retourné pour autant et je n'ai bissé qu'à la fin Suggestion diabolique.
   Après le concert se sont réunis chez moi - autrement dit chez Tatiana Nikolaïevna - Souvtchinski, Glebov et, avec sa femme, Balmont. J'étais très fier de sa présence, Tatiana Nikolaïevna plus encore. Je lui ai promis de mettre en musique son incantation Sept, ils sont sept pour voix d'homme, choeur et orchestre. Cette incantation a sur moi un effet très fort.   Mes oeuvres avaient mis Medtner dans une rage des plus folles.
   - Ou ce n'est pas de la musique, ou je ne suis pas musicien! - proféra-t-il.
   Rachmaninov était assis au deuxième rang près de l'allée, à côté de Koussevitzky, immobile comme la statue d'un Bouddha. Il paraît qu'après chaque nouvelle pièce, le public se mettait à applaudir, puis regardait son chouchou et, le voyant de marbre, s'interrompait avec confusion. J'étais impatient de connaître son impression; j'ai appris par la suite qu'il était parti mécontent du concert, mais qu'il avait néanmoins dit:
   - N'empêche, il a du talent.

   [...]

   Prokofiev est rentré à Petrograd le 7 février.

   Le vendredi 24, en sortant de la Banque Internationale vers midi, j'ai vu dans la loge une femme en plein émoi, à qui le concierge disait de ne pas s'inquiéter, qu'il ne se passait plus rien.
   La femme avait peut-être perdu en bourse, quant à moi, sans plus prêter attention à elle, je me suis dirigé vers la sortie, mais la porte était fermée à clef. Le concierge accourut pour me l'ouvrir et me laisser sortir dans la rue. C'était un jour clair et ensoleillé, avec beaucoup de monde sur la Perspective Nevski. Une partie des gens allait son chemin, une autre se tenait le long des murs et avait grimpé sur les marches des perrons, des gens regardaient aussi par les portes des magasins.
   Le long de la perspective Nevski, en direction du pont Anitchkov, galopait une dizaine de cosaques. Visiblement, il y avait des manifestations de ce côté-là. Bien sûr, il aurait été normal de rentrer à la maison, mais la perspective Nevski était ensoleillée et animée, et les gens marchaient avec insouciance dans la même direction que les cosaques. Je me suis rapidement dirigé moi aussi de ce côté-là. On remarquait une sorte d'attroupement sur le pont Anitchkov, surtout des ouvriers, en vestes courtes et hautes bottes. Des cavalcades de cosaques passèrent, par groupes de dix, armés de piques. On pouvait s'attendre à une fusillade. Mais les gens marchaient tranquillement, les femmes, les enfants, les vieux généraux, tous regardaient avec étonnement ce tableau inhabituel pour la Perspective Nevski. J'ai traversé le pont Anitchkov et suis allé vers la perspective Liteïnyi. C'est là que se trouvait le centre principal. Il y avait une quantité extraordinaire d'ouvriers, la rue était barrée. Les cosaques essayaient de les repousser, et la foule, de se frayer un passage pour aller vers Gostiny Dvor et, évidemment, vers le palais d'Hiver. Parfois, de la foule sortait un cri - un cri de centaines de poitrines, mais cela n'avait rien d'effrayant. Et à l'approche des cavalcades de cosaques, on entendait soudain "bravo, cosaques!" Je pensais d'abord qu'on avait ordonné aux nobles et aux mouchards de crier, pour conforter les cosaques, mais il s'est avéré que c'était les ouvriers eux-mêmes qui criaient, ne voulant visiblement pas entrer en conflit avec leur propre armée en temps de guerre contre l'Allemagne. Les cosaques, de leur côté, les repoussaient très doucement avec leurs chevaux. Parfois, ils montaient sur le trottoir et chassaient les badauds qui s'attroupaient. Alors, dans un cri, la foule se dispersait en courant, essayant de se cacher sous les porches et dans les magasins, moi y compris.
   Puis, la cavalcade passée, tous sortaient à nouveau. A un endroit, la foule réussit à rompre la chaîne des cosaques et une masse noire s'écoula sur la perspective Nevski...

Journal (1907-1933) de Serge Prokofiev, Editions SPRKFV, Paris, 2002, 2 volumes.
Le premier volume d'une traduction intégrale en anglais est à paraître à l'autome 2006.

BACK
 

1 FEVRIER 2006