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1   Il en est question dans le journal dès novembre 1913. C'est à ce moment-là qu'en relisant le roman de Dostoïevski, Prokofiev se demande pour la première fois s'il ne ferait pas un bon sujet d'opéra.

2   Walter Nouvel, proche de Diaghilev, critique musical et critique de théâtre, membre du comité de rédaction du Monde de l'Art

3   En français dans le texte.

4   Prokofiev aimait à jouer avec les mots, les noms : ici Dostoïevna pour Dostoïevskaïa. Il s'était inventé une écriture sans voyelles. Son Journal abonde en surnoms.

5   C'est à Nikolai Nikolaievitch Bogolioubov qu'a été confiée la mise en scène du Joueur au Théâtre Marie avec, pour décorateur, Piotr Borissovitch Lambine. C'est le chef d'orchestre Albert Coates qui doit diriger.

6   Prokofiev désigne par là son livre d'autographes, dont la couverture était faite de deux fines planches de bois.

7   Surnom donné par Prokofiev à son ami le poète Boris Nikolaievitch Bachkirov.

8   Le chef d'orchestre Alexandre Petrovitch Aslanov.

1917

L'année 1917 s'ouvre sur la fin de la composition de l'opéra Le Joueur (1) et sur le projet de mise en scène au Théâtre Marie de Petrograd. La Révolution est en marche.

Fin 1916

Maman et moi avons passé le Nouvel An chez Benois. La jeunesse braillait, c'était très bruyant, assez joyeux. La fille de Benois, que j'ai d'abord prise pour sa femme, m'a beaucoup plu. Elle a quelque chose de Nina Mescherskaïa. Il a fallu rentrer à la maison à pied - il n'y avait pas de fiacres, et j'ai eu du mal à traîner les trois volumes de 1865 de L'Illustration que Benois m'a donnés pour la mise en scène du Joueur. Au Théâtre Marie, désemparés, ils ne savaient où ni comment trouver des renseignements sur l'époque.
   Au moment du toast du Nouvel An, Nouvel
(2) m'a souhaité "la gloire de Meyerbeer". Vraiment, quel gredin! Il a même déclaré que si je montais l'opéra sans l'autorisation de madame (3) Dostoïevski, j'étais menacé de six mois d'emprisonnement.

Janvier 1917

Aucune visite le premier janvier. En allant déjeuner chez Hessen, j'ai simplement déposé ma carte chez mon maître Taneïev.
   Chez Hessen, l'affaire avec Madame Dostoïevski suscite les avis les plus animés: Hessen, Karatyguine, Roditchev, Kamenka discutent, farfouillent dans les textes de lois et les manuels juridiques et développent chacun un avis opposé. La loi sur le droit d'auteur est si peu claire que, selon certaines informations, Mme Dostoïevna
(4) a tous les droits et, selon d'autres, aucun. Hessen s'emballe et se charge de défendre mon affaire devant les tribunaux.
   Le lendemain, j'appelle Bogolioubov
(5) pour lui demander quoi faire. Il me conseille d'entrer en pourparlers avec la veuve et j'accepte la proposition de Tioufiaïev, fonctionnaire de la direction des Théâtres Impériaux et ami des Dostoïevski, d'aller discuter avec elle. Elle vit toujours à Siestrorietsk. Le 6, elle est venue à Petrograd chez son fils. Je m'y suis présenté à quatre heures comme convenu.
   J'ai découvert en Madame Dostoïevski une agréable petite vieille dame de 71 ans. Ses yeux ont gardé vivacité et animation. Elle était en noir, une coiffe sur la tête. Elle avait pris place sur un petit divan près de la table. J'ai commencé par lui dire beaucoup de choses aimables: je voyais l'épouse d'un homme tellement remarquable et que j'admirais tant. J'ai exprimé ensuite mon regret de ne pas m'être manifesté plus tôt - simplement parce que j'ignorais tout des droits de propriété intellectuelle. Bref, de très bonnes relations se sont instaurées tout de suite. Mon affaire, notamment, a été réglée en 5 secondes. Madame Dostoïevski a dit qu'elle voulait 25% de mes recettes du Joueur, j'ai répondu que j'allais réfléchir. Je lui ai raconté comment j'avais adapté le roman pour la scène. J'ai mis d'autant plus de passion dans mon récit, qu'on m'écoutait avec attention: Madame Dostoïevski retenait son souffle, rougissait d'émotion, et ses yeux s'enflammaient comme ceux d'une jeune fille.
   A la fin, elle dit :
   - Je pensais qu'on pouvait faire une bonne adaptation, mais à ce point, je ne l'aurais jamais imaginé!
   Les libertés que j'avais prises - la fin du roman écourtée, l'entrée en scène du directeur de la roulette, la phrase d'Alexis concluant l'opéra, - elle les a approuvées. Elle a particulièrement aimé le personnage du directeur et l'exclamation finale d'Alexis: "Vingt fois de suite le rouge est sorti!"
   Elle m'a raconté que Le Joueur était son souvenir le plus cher: lorsque elle s'était présentée chez Dostoïevski, toute jeune sténographe, il avait déclaré qu'il avait moins d'un mois pour écrire un roman d'une longueur conséquente, sans quoi le dédit le ruinerait. Il avait déjà le roman en tête, mais il était agité à l'idée de ne pas avoir le temps de l'achever.
   La sténographe s'était assise en tremblant à la table du grand écrivain; il arpentait la pièce en diagonale et, chaque fois qu'il arrivait près du poêle, y donnait deux petits coups du dos des doigts. Dostoïevski commença sa dictée: "Je suis enfin rentré après une absence de deux semaines. Les nôtres étaient à Roulettenbourg depuis déjà trois jours." Etc.
   C'était Le Joueur. Après avoir dicté une page, il s'arrêta et lui demanda de relire.
   - Pourquoi "Roulettenbourg?", l'interrompit-il de façon abrupte.
   - C'est ce que vous avez dit.
   - Je n'ai rien dit de tel.
   La jeune fille ne céda pas et objecta avec aplomb:
   - Vous aviez déjà inventé ce nom, n'est-ce pas? Où aurais-je été le chercher?
   - C'est juste, convint Dostoïevski. Bon, laissez.
   La dictée avait continué. Il dictait chaque jour une demi-heure ou une heure, en partie de mémoire, en partie d'après des esquisses, parfois très détaillées, qu'il faisait la nuit.
   Vers la fin du mois Le Joueur était prêt et envoyé en Russie. Quatre mois plus tard, ils se mariaient. Voilà ce que me raconta la vieille dame.
   Nous nous sommes séparés avec beaucoup d'affabilité. Elle m'a demandé d'offrir une lithographie de la partition pour piano avec une dédicace pour le musée Dostoïevski de Moscou, ce que j'ai fait volontiers, et je lui ai demandé un autographe pour mon "Livre en bois"
(6). La vieille dame ne semblait pas habituée à tant d'égards et de compliments et ceux que je lui prodiguais la mettaient dans une grande confusion. J'étais très content de notre rencontre, quoique surpris par son appétit financier que j'étais décidé à refroidir autant que possible.
   Le 14 janvier, j'ai joué mon 1er Concerto à la Société Impériale Russe de Musique. Les concerts de la S.I.R.M. sont maintenant très solennels et pleins à craquer grâce à l'"apport" de Koussevitzky qui n'a pas de concert cette saison. Le 13, j'ai fait mon apparition à la répétition publique sans avoir échangé un mot avec Malko qui était au pupitre. J'étais convaincu qu'il saurait diriger le Concerto sans conciliabule préalable. Après les incidents épistolaires de l'automne, une entrevue avec lui me répugnait. Je ne m'étais pas trompé : le Concerto s'est bien passé à la répétition et encore mieux au concert. Ce fut un succès et les deux inconnues qui n'ont laissé passer aucune de mes apparitions sur scène sans fleurs avaient apporté cette fois une couronne avec l'inscription "Au jeune génie", ce dont je me suis tout de suite enorgueilli, mais Boris Vérine
(7) a haussé les épaules:
   - A quoi ça rime cette épithète utilitaire à côté de "génie" - "jeune"?!
   J'ai décidé qu'il fallait abolir l'usage des bis, dans le fond pas sérieux. Et c'est seulement après de très longs applaudissements que j'ai joué deux petites pièces de l'Op.22. Essentiellement pour les quelques vrais musiciens qui attendaient de moi du nouveau. Le public ne les a pas comprises et s'est vite calmé. Malko essaya de se montrer familier avec moi et me dit même:
   - Vous ne pouvez pas imaginer comme c'est commode de vous diriger, vous avez un tel sens du rythme!
   Mais je suis resté froid et hostile.

   [...]

   Après le concert de la S.I.R.M. et le tournoi d'échecs (tout de même un événement aussi), j'ai entrepris de terminer le 4e acte [du Joueur]. Restait une dernière difficulté - maîtriser l'orchestration des "étreintes", ce qui m'a donné bien des soucis. Après quoi j'ai fait une petite fin légère et rapide et, le 22 janvier, l'orchestration du Joueur était terminée. Ouf ! Quel poids en moins sur les épaules! Cette orchestration a traîné en longueur. De fait, le 3e acte était achevé en septembre. Le 4e acte sera intéressant et avec des sonorités nouvelles.
   Je pensais désormais être plus libre et me remettre aux esquisses du Concerto pour violon, mais non: une agitation infernale a continué jusqu'à la fin du mois. [...
   Avec Coates, nous sommes allés chez Benois pour le consulter sur les décors, car notre Lambine nous inspirait peu confiance. En outre, la direction commençait à se lamenter sur l'invraisemblable coût de la vie, provoqué par la guerre. Elle voulait réutiliser des décors, en limitant les neufs aux seuls tableaux où il était impossible de s'en passer, par exemple, la roulette. Benois est depuis longtemps en bisbille avec le Théâtre Marie, mais il est on ne peut plus aimable avec moi et a volontiers accepté de parler du Joueur. Il nous a donné une idée inattendue: monter l'opéra dans un décor de toiles peintes, comme cela avait déjà été fait, et avec succès, pour l'adaptation théâtrale des Frères Karamazov au Théâtre d'Art. Nous avons soumis cette idée au directeur qui, à notre étonnement, s'y est montré très favorable, en disant même qu'il serait préférable que ce soit Golovine qui s'en charge, un homme de talent et une personnalité de premier plan au département des décors des Théâtres impériaux. Ainsi naquit, inopinément, le projet de transfert de la production du Joueur de Lambine et Bogolioubov, à Golovine et au metteur en scène Meyerhold. Meyerhold est doué et doté d'une grande imagination qui lui nuit parfois. Il a monté récemment avec Golovine un Convive de pierre très soigné et plein d'esprit, ce dont je l'avais alors félicité.
   - Cela me fait particulièrement plaisir que cet éloge vienne de vous, m'avait-il répondu. J'espère que nous aurons l'occasion de travailler ensemble [... ]
   Le 28 eut lieu la première répétition avec orchestre [du Joueur]. Pour moi, je pense que c'est le moment le plus intéressant de la mise en place d'un opéra. J'étais assis à côté d'Aslanov
(8) et suivais avec le plus grand intérêt sur le deuxième exemplaire de la partition. Tout a marché! C'est magnifique! Donc, je domine l'orchestration, la prochaine étape ce sera  la parfaite maîtrise. Je n'étais déjà plus intéressé par ce qui "marche bien", mais par les instants brillants ou piquants. Certaines sonorités grotesques aussi étaient réussies, particulièrement dans le deuxième acte. Nous n'avons pas eu le temps d'aller plus loin. L'orchestre était quelque peu méfiant et, visiblement, ne comprenait pas de quoi il retournait. Coates a dirigé avec la plus grande ferveur.
   Je suis allé au concert de Medtner, où toute une série de ses mélodies furent chantées par Kochitz, une jeune cantatrice au caractère de feu, dotée d'une riche palette de nuances dans le registre de la douceur et dont les apparitions actuelles à Petrograd sont très remarquées. J'ai grand plaisir à jouer les sonates de Medtner au piano et j'aime beaucoup ce qu'il fait dans l'ensemble, même si je ne lui accorde qu'un petit coin dans le palais de la musique russe - mais ses mélodies sont mauvaises, car il ne comprend pas le texte; ou, pour ainsi dire, n'en comprend pas les mots séparément. En général, c'est le morceau dans son ensemble qui correspond au poème entier, sans souci des différents moments. La partie vocale est donc pauvre et inexpressive.

   [...]

   Souvtchinski, qualifié de "vrai bienfaiteur" par Prokofiev, donne un dîner après le concert.
   Medtner, fatigué, n'est pas venu, mais il y avait Kochitz, objet d'enthousiasme pour Souvtchinski et Igor Glebov. J'apprécie beaucoup la chanteuse, quant à la femme, je dirais qu'elle me plaît aussi (ce n'est pas sans raison qu'elle a conquis Rachmaninov), mais elle a tellement répété haut et fort cet automne chez Ziloti qu'elle était remarquable que, jusqu'à présent, j'avais manifesté mon opposition en la négligeant de façon ostentatoire. Cela, de toute évidence, l'avait blessée et elle avait décidé ce soir là de m'entreprendre, ce qu'elle fit. A la fin, lorsqu'il ne resta plus que Souvtchinski, Igor Glebov elle et moi, nous avons bavardé très agréablement et à 5 heures du matin, nous sommes tous partis dans la voiture de Souvtchinski dans les Iles. Il faisait presque - 30°, la lune était aveuglante, les ombres noires des troncs se projetaient sur la neige. Se penchant par la fenêtre, Kochitz s'écria:
   - Ah, qu'il fait bon vivre!   
(SUITE)

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11 FEVRIER 2006